jeudi 16 avril 2015

Barcelones

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Il n'y a pas une Barcelone, mais des Barcelone(s). Une ville multiple, aux nombreuses identités, aussi mouvante qu'agitée : ce constat lucide, l'écrivain Manuel Vázquez Montalbán (disparu en 2003) l'avait déjà fait au moment de la renaissance de la ville pour les Jeux Olympiques, il y a plus de vingt ans… Mais son portrait, balade à la fois érudite et poétique au gré des siècles, des courants et des tourments de l'Histoire, reste un témoignage précieux pour qui souhaite connaître et mieux comprendre la capitale catalane, ses cultures, son esprit, sa complexité. On y trouve, de façon condensée mais jamais indigeste, une mine de données historiques, sociologiques, urbanistiques sur Barcelone et ses habitants. Depuis ces vingt dernières années, elle a évidemment beaucoup changé, mais sans rupture, plutôt dans la continuité de ce que l'auteur de polars suggérait ou laisser deviner à l'époque. Barcelones (Le Seuil) est l'oeuvre d'un journaliste-poète-romancier (et même gastronome), qui a l'élégance de ne jamais parler de son expérience personnelle (comme son emprisonnement sous l'interminable régime franquiste) pour mieux évoquer, de sa plume alerte, le collectif d'une histoire intense et chargée. On est loin, très loin, de la carte postale mais, avec la magie de l'écriture, les images ne manquent pas.

samedi 28 février 2015

Vernon Subutex

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Comme une envie de garder en soi, le plus longtemps possible, l'énergie, la rage, l'ardeur. Finir le dernier roman de Virginie Despentes, c'est comme en terminer avec une série chérie qu'on n'a vraiment pas envie de quitter. Sentiment idolâtre, forcément immature, qui fait passer le réel, en comparaison, pour un monstre de fadeur et d'insignifiance. Pourtant, Vernon Subutex n'a rien du roman exotique, voyageur. Il s'offre un court détour par Barcelone, l'autre ville de cœur de Despentes, mais il ne risque pas de nous faire oublier la laideur, la violence ni la cruauté de notre époque. Au contraire, il nous met bien le nez dedans. La réalité en pleine face tel un uppercut qui ébranle avant de laisser K.O., mais bizarrement, on en voudrait plus, on en redemande, et on sait qu'elle viendra, la dose supplémentaire, car Vernon Subutex n'a pas dit son dernier mot. Virginie Despentes à beaucoup à envoyer, un shoot rock and roll et remontant, un flux d'écriture à lire et à méditer. Rien de tel pour parer au vide et à la connerie ambiante. Ce loser magnifique qu'est Vernon, on est lui, ou pas, au fond peu importe. On n'est pas non plus forcément Xavier, le "connard de droite" qui occupe une place importante dans le roman, mais il faut l'écouter. Le livre n'est tendre avec personne et pourtant il se garde bien de juger. Là n'est pas son rôle, ni sa vocation. Son regard percute, malmène, décortique mille fois mieux le réel que le prétendu miroir que voudrait nous renvoyer nos écrans d'informations. Vernon Subutex est une fiction qui dit vrai. Et malgré la pourriture, la puanteur et les aberrations de ce monde, elle donne à voir de la beauté.

lundi 14 septembre 2009

La pluie, avant qu'elle tombe


C'est un titre mystérieux qui prend tout son sens lorsqu'on referme ses pages. Le livre de Jonathan Coe, l'auteur anglais de Testament à l'anglaise, m'a subjugué pour plusieurs raisons : d'abord sa narration, la façon de poser son / ses histoire(s) : on est dans le roman pur, qui prend du plaisir à raconter et en donne beaucoup - comme les Anglo-Saxons savent si bien le faire -, mais aussi dans l'effet de réalité, de miroir, où chacun est amené à se reconnaître, d'une façon ou d'une autre. Je pourrais résumer La pluie, avant qu'elle tombe, à une question de perspectives, de reflets et de faux-semblants. L'écrivain veille à les révéler, voire les traquer, à travers cette saga familiale qui dessine ses contours peu à peu, avec une infinie délicatesse. Pas de psychologie lourde, bien que le roman baigne dans la psychanalyse, mais un art de la nuance et du détail et une faculté à décrire et à ressentir transcendent cette fiction où il est beaucoup question, entre autres, de transmission. Ici, la mélancolie domine, et la catastrophe, menaçante, n'est jamais loin. Mais la lucidité du regard, parfois foudroyante, fait aussi, paradoxalement, beaucoup de bien. Je n'ai pas vraiment envie d'en rajouter plus, si ce n'est de dire que oui, il faut lire ce livre, qui redonne foi en l'écriture en général et les romans en particulier.

mercredi 8 juillet 2009

Les Lois de l'attraction


Etre happé par l'expérience du vide sans avoir l'impression de perdre son temps, loin de là. La lecture des Lois de l'attraction de Bret Easton Ellis, écrit il y a une vingtaine d'années, procure cette sensation étrange, pour le moins déroutante. Comme avec American Psycho, le chef-d'oeuvre qui a rendu son auteur célèbre, ce livre impose une proximité avec le narrateur, en l'occurrence les narrateurs / personnages d'un campus américain dont on suit le point de vue de l'intérieur. L'écriture est brute, sèche, sans ornement ni artifice. Pour coller, le plus près possible, aux mentalités de ces étudiants quelque peu dégénérés, la langue se veut minimale, voire pauvre. Autant dire qu'il faut être un immense écrivain pour parvenir à transcender cette matière première en littérature. Easton Ellis, privilégié omniscient, parvient à s'infiltrer partout sans pour autant intervenir directement, ou même indirectement. Il y a sans doute de lui dans chacun de ces jeunes adultes un peu paumés, obsédés par la jouissance et la fête, cyniques et désincarnés, totalement étrangers à eux-même et aux autres, errant dans l'existence tels de frêles fantômes. Derrière cette vacuité de façade la perte de repères et de valeurs de cette génération perdue au milieu des années 1980 apparaît en pointillé. Seules les références musicales qui parsèment le livre font office de fil conducteur reliant les personnages les uns aux autres, tout comme la recherche d'un idéal un peu vain, fragile. Si moralisme il y a, il s'affiche derrière une ironie permanente, une distance bienveillante qu'on pourrait qualifier de lucidité. Une partie de la jeunesse actuelle, vouée au plaisir et à la défonce, pourrait facilement se reconnaître dans ces pages; d'ailleurs Bret Easton Ellis reste LA référence littéraire des 20-50 ans, mille fois copié, jamais égalé. Les Lois de l'attraction, oeuvre de jeunesse, n'a pas vieilli et continue d'inspirer toutes sortes de fictions actuelles, des films de Gregg Araki jusqu'à la série anglaise Skins. Certains voient de la complaisance dans ces déferlements orgiaques, d'autres une incitation à la débauche, là où il n'y a que clairvoyance et acuité du regard. Libre à chacun de trouver un peu d'ordre dans le chaos de l'existence et le miroir que ce livre / ces films nous tendent.

lundi 15 juin 2009

Augusten Burroughs


Dan Callister/Rex Features

Compte tenu du parcours et du style du bonhomme, il était évident que tôt ou tard je finirais par le lire. Augusten Burroughs a été révélé au public il y a déjà quelques années avec un premier roman, Courir avec des ciseaux. L'Américain a ensuite confirmé son talent avec Déboire. Parce que ce dernier traînait dans ma bibliothèque depuis un an ou deux et que je venais de sortir plombé du dernier journal de Pascal Sevran, je me suis jeté dessus tel l'alcoolique/narrateur de ce livre écrit à la première personne, inspiré de la propre vie de l'écrivain. Il n'y a pas d'artifice, nulle tergiversation et encore moins de longueurs dans ce récit percutant comme une vodka glacée. Dès les premières lignes, on rentre dans le vif du sujet. L'histoire de ce New-yorkais faussement cynique et réellement touchant, vendu à une agence de pub, paumé sentimentalement et incapable de mettre de l'ordre dans sa vie, a quelque chose de grisant. Qu'on soit d'accord ou non, impossible de lui échapper. Augusten emmène le lecteur avec lui dans sa dépendance et le rend littéralement accro à son univers et aux personnages plus vrais que nature. Avec ses dialogues brillants, ses descriptions saisissantes où le mélange des genres révèle une vision tragi-comique de l'existence et une lucidité propre aux repentis, Déboire au final m'a laissé K.-O., emporté, dégrisé par un flot d'émotions nécessaires et vitales.

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