lundi 1 juin 2009

Daniel Mendelsohn


Photo Matt Mendelsohn

Hier soir, j'ai fini de lire Les Disparus. Malgré ses plus de 900 pages et un sujet, l'Holocauste, forcément chargé de pathos, l'idée de devoir les quitter m'a rempli de tristesse. Comme Daniel Mendelsohn au moment de dire au revoir à son sujet, un long projet mené à la fois avec une rigueur quasi scientifique, une grande sensibilité et un immense talent de conteur, il fallait se résoudre aux adieux, avec le sentiment de repartir plus rempli que je ne l'étais au commencement de cette lecture. En se penchant au plus près de figures dont le lien est à la fois proche et lointain - les disparus en question sont son grand-oncle, sa femme et leurs quatre filles -, l'écrivain new-yorkais les fait ressurgir de l'oubli auxquelles elles étaient condamnées et les extirpe de la multitude de l'Histoire en faisant basculer le lecteur dans l'intimité de leurs vies - et de leurs morts. L'entreprise est ambitieuse : par le biais de témoignages de survivants de la guerre, juifs ou ukrainiens, il s'agit de savoir, voire de comprendre les origines du mal, tout en ressentant. La vérité des faits se dévoile très progressivement, grâce à une enquête minutieuse et approfondie de Mendelsohn, aidé notamment par son frère Matt, le photographe dont on découvre les clichés, et de nombreux amis. L'histoire de l'Holocauste par ailleurs rencontre celle du présent mais aussi de la Bible, avec des parallèles saisissants qui font des Disparus un ouvrage vertigineux à la fois subjectif et objectif, complexe et limpide ; en un mot, universel.
Ci-dessous, une rencontre entre Daniel Mendelsohn et le Père Desbois :

vendredi 3 octobre 2008

Dans sa chair




Je viens de finir la lecture d’Une éducation libertine, le premier roman d’un jeune auteur de cette rentrée. Il s’appelle Jean-Baptiste Del Amo, il a vingt-six ans, l’âge idéal selon Brigitte Fontaine, et son nom est sur toutes les bouches du milieu médiatico-littéraire. Il a été sélectionné pour le Goncourt, a des bons papiers partout, passe bien à la radio et à la télévision, est affable et plutôt bien fait de sa personne. Je me demande comment il vit cette surexposition, ce succès soudain. Dimanche dernier, je l’ai entendu coup sur coup, à une demi-heure d’intervalle, sur RTL et Europe 1, se prêter avec aisance au jeu des questions et de la promotion, étape obligée vers le succès public. Ainsi, on le force un peu à endosser le rôle de son personnage de fiction, le jeune Gaspard, qui cède ses charmes au tout-venant, prêt à endurer ce qu’il exècre au plus profond de lui-même afin de gravir les échelons de l’ascension sociale. Évidemment, la comparaison peut sembler a priori grossière voire insultante à l’encontre de cet écrivain, pour qui j’ai pourtant beaucoup d’estime. Mais tout artiste, tout auteur est confronté à ce genre de questionnement à un moment ou un autre quand il se plie à ce jeu-là. Certains s’en accommodent plus que d’autres, certains aussi font sans doute mieux semblant. Comme la plupart des écrivains d’aujourd’hui, Jean-Baptiste Del Amo sait se vendre. Je serais bien ingrat de le lui reprocher, puisque c’est grâce à cette « promotion » que je suis venu à sa rencontre. Plus exactement, une amie m’a parlé de lui après avoir lu une critique de son livre dans un magazine littéraire. Dans l’expérience de l’après-livre, Del Amo, au fond, a la chance de pouvoir se reconnecter à son œuvre, qu’il a pourtant laissée derrière lui : en vendant les charmes de son roman (un des journalistes ce dimanche évoquait même le terme de speed dating !), il se rapproche plus près du personnage de Gaspard et lui redonne vie, prolongeant celle-ci au-delà même de la fiction. On demande toujours aux romanciers, un peu stupidement, quelle est la part biographique de leur œuvre. Je ne sais pas dans quelle mesure Une éducation libertine est personnel mais à le lire on sent une évidence dans l’écriture, une précision dans le langage des sensations et sentiments telle qu’il est impossible de ne pas voir l’auteur s’exprimer à travers Gaspard. La prostitution, ici, est présentée comme un avilissement mais aussi, c’est intéressant, comme un instrument de pouvoir. Mais il n’est pas seulement question de cela. Il s’agit d’un roman d’apprentissage, comme Del Amo le dit lui-même. La ville n’est qu’un prétexte à l’éclosion d’une vie, d’une personnalité. Elle le révèle à lui-même, réveille son moi profond. Le parcours dans ce Paris putride du XVIIIe siècle, prérévolutionnaire, ressemble à une quête personnelle. Il est question de lieux de perdition, des lieux où le héros se perd, se retrouve, au fil des rues, des rencontres et des résonances intérieures qu’elles dispensent. À travers les résurgences de son passé, qui affluent régulièrement à son esprit comme des couleurs, c’est aussi son destin qui est questionné. La ville transforme-t-elle Gaspard, jeune provincial naïf, ou libère-t-elle le monstre en lui ?

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