mardi 3 juin 2008
Nés en 68
Par Julien Grunberg, mardi 3 juin 2008 à 13:01 :: Cinéma

Né en 1975 de parents plus ou moins soixante-huitards, et gay (la faute à mai 68, c’est sûr !), je pouvais, a priori, difficilement être insensible au film de Ducastel & Martineau. Les critiques étaient mitigées mais je ne rate jamais les œuvres de ce couple très attachant, un peu désuet, qui sait parler de notre monde avec réalisme tout en étant romanesque, voire fleur bleue. En rentrant dans la salle de projection, j’étais d’humeur fragile, un brin mélancolique bien que sans raison apparente. Vulnérable et à fleur de peau, les pubs et les bandes annonces de films franchouillards aux scénarios poussifs et quasi identiques n’ont fait qu’ajouter à ma névrose du jour. Mon Dieu, ce que la France peut être déprimante… Comment peut-on assumer pareille médiocrité ? Sur ces réflexions naïves – un peu plus de cynisme m’éviterait ce genre de questionnements inutiles –, le film attendu commence pendant que deux vieilles retardataires (appelons-les comme ça) cherchent des places dans le noir, murmurant et agitant leurs sacs plastique comme pour mieux m’énerver. Elles finissent par se taire et je chasse mes pulsions haineuses. J’ignore encore si elles seront ravivées par le film mais j’ai quelque appréhension, avec les premières images des sorbonnards contestataires aux échanges empruntés. Je me rappelle aussitôt le merveilleux film de Bertolucci, Les Innocents, avec son trio d’acteurs superbes et sulfureux (Louis Garrel, Eva Green, Michael Pitt) et je me demande déjà comment Nés en 68 va s’en sortir. C’est un peu le souci : durant ces deux longues heures et cinquante minutes, je me pose beaucoup trop de questions pour me laisser porter. Je trouve Laetitia Casta plutôt à l’aise dans son rôle, sobre, mais on lui en demande trop : elle prend quand même trente ans (de 1968 jusqu’au début de notre siècle) avec très peu de maquillage et malgré ses efforts je ne peux pas m’empêcher d’être sceptique. Et puis pourquoi cet autre acteur joue-t-il aussi mal, quand d’autres, comme Christine Citti, ou le petit gars de l’affiche, Boris (Théo Frilet) ou encore la jeune Sabrina Seyvecou me font monter les larmes aux yeux sans même forcer ? Lorsque je sors de la séance, je suis un peu perdu. La boule à la gorge qui ne passe pas m’indique que, malgré mes réticences, j’ai été touché au cœur. Plus tard, j’y repense, j’essaye de comprendre. Il y a ce saisissant contraste entre ces deux époques : les années 70 semblent, malgré leur lot d’erreurs et d’utopies dangereuses, un paradis perdu, une époque créatrice rêvée pour la jeunesse, et les enfants de 68 semblent trinquer à leur place : certes, nous pouvons être reconnaissants des retombées de leurs nombreux combats, mais ce qu’on retient avant tout, et que le film souligne, c’est la morosité de l’époque, les années sida et toute une génération à qui l’on a confisqué l’insouciance propre à la jeunesse, avec le chômage en ligne de fond. Pas très réjouissant comme constat. Mais il y a tout de même quelques bémols mis en avant dans le camp de la génération 68 : elle succède à la guerre d’Algérie, il y a eu des victimes, des traumatismes (c’est le cas du grand frère de Catherine / Laetitia Casta). Surtout, on devine que l’idéologie communautaire de l’époque, négligeant le principe même d’individualité, ou même l’obsession du jouir, n’a pas fait que des heureux. Mais nous les jeunes (et plus si jeunes), obsédés par le jouir mais sans pouvoir jouir sans entraves, on ne va certainement pas les plaindre… Le film sera diffusé en octobre prochain, dans une version encore plus longue, sur Arte. Alors, oui, je le reverrai peut-être, pour le montrer à mon copain, pour revivre la béatitude un peu niaise d’une époque liée à mon enfance, pour la douceur de la scène de l’orgie, le sourire triste de Laetitia Casta, et puis aussi la beauté un peu fade des jeunes acteurs et leurs formes rebondies…

