Il y a peu de choses dont je suis intimement convaincu. Mais, parmi elles, je peux affirmer sans ciller que je ne suis pas tout à fait normal. Il y a bien quelques exemples pour venir le confirmer. Celui-ci date du week-end dernier. Pour faire court, je me suis attaqué à une vieille dame, chez l’épicier. Je ne lui ai pas arraché son sac, ni dérobé son portefeuille à son insu, je ne l’ai pas non plus bousculée sauvagement dans un élan de haine soudain. Non, rien de ce genre. Pas de violence physique, elle pourrait se retourner contre moi (on ne sait jamais, même les vieilles dames, de nos jours…) En revanche, la personne courbée qui se trouvait à quelques mètres de moi, chez le même commercant, a sursauté face à mon agression verbale impromptue. Je ne l’ai pas traitée de sale connasse édentée, rassurez-vous, l’idée ne me traverse l’esprit qu’à l’instant où j’écris ces lignes. Néanmoins la bougresse, que j’ai vu rentrer dans le magasin alors que j’étais sagement en train d’attendre mon tour, m’a quelque peu irrité en trottinant dans ma direction, avant de me dépasser et de se placer juste devant moi dans la file d’attente, sans aucun complexe, ni aucun regard vers moi et avec un naturel déconcertant. Aussitôt, je suis pris entre deux feux : comment protester sans passer pour un goujat, un mufle ingrat et dégénéré, alors que la pauvre vieille voûtée a peut-être le triple de mon âge (au grand maximum) ? mais comment, surtout, fermer sa gueule face à tant d’incorrection, de manque de savoir-vivre, d’indifférence au monde extérieur ? Par chance, le magasin est quasiment vide. Au pire, je prends donc le risque de m’attirer les foudres de la commerçante et d’une cliente, dont je me fous pas mal. Et avant de réaliser la portée de mon propos, j’entends ma petite voix s’élever, dans le dos de la mamie, jusqu’à prononcer très audiblement à l’attention de mon cher concubin, également présent sur place - à son grand regret : « T’inquiète, la dame ne fait que regarder la vitrine, pour faire son choix ! » Instantanément, ladite dame, qu’on aurait pu jusque-là croire sourde et aveugle, se retourne tout sourire et me demande de son ton le plus mielleux si elle peut me passer devant car elle n’a qu’un petit article de rien du tout à emporter ! Mais bien sûr, madame, il suffisait de demander… Avant de sortir, elle se permet même une petite pique : « vous voyez, ça n’était pas long ! » Evidemment, la coquine me fait me sentir un peu con et mesquin et la vendeuse me prend pour Hitler, mais tant pis, j’assume. Quelques jours plus tard, même scénario, à un détail près. La mamie s’est transformé en jeune rebeu, la bouteille de vodka à la main. Mon courage est de nouvelle fois mise à l’épreuve. Le gamin (18 ans, sans doute), au lieu de me demander de passer devant moi à la caisse (ce que j’aurais accepté de bon gré, malgré mon côté psychorigide), s’arrête à ma hauteur. Je dois avoir l’air gentil, ou con, allez savoir. Il parvient, je ne sais par quel miracle du langage, à m’affirmer qu’il était là avant moi tout en me posant la question, à laquelle je réponds aussitôt : Non. Yeux ronds, regard effaré de l’intéressé, suivi d’un silence gênant. J’ai aussitôt l’impression d’avoir dit un truc énorme, il insiste, je confirme et précise que la dame derrière moi l’a également précédé. Il lui demande aussi de confirmer, ce qu’elle fait, puis le gars reste à notre hauteur en rappant avec sa bouche, histoire de m’impressionner. Quelques secondes plus tard, il s’en prend à quelqu’un d’autre, la vanne parce qu’elle dit il est 5 heures, et pas il est 17 heures : « faut retourner à l’école, madame ! » Je rêve à ce moment de lui répliquer « mais tu vas la fermer ta gueule, espèce de bâtard ! » mais, étonnamment, mon courage touche à sa limite à cet instant précis et je me contente de lever virilement les yeux au ciel avant de passer en caisse. Voyez comme la vie de desperate husband comporte des surprises ! Pas la peine d’aller à New York City pour se sentir un peu vivre, flairer le parfum, l’arôme lointain du danger. Au Monoprix de la rue du Faubourg Saint-Denis, on rencontre encore des vrais gens, même s’ils se font rares avec l’envahissement progressif des infâmes bobos dans mon genre. A Manhattan, les vrais gens, pas forcément riches et policés, on les croise surtout dans le métro, ou encore à l’aube sur les bancs des terrains de baskets. Quand je dis vrais gens, je participe d’un certain cliché, un peu condescendant, qui consiste à ranger les pauvres, ou rebus de la société d’un côté, comme si leur réalité était plus avérée que celle des nantis de Manhattan. Socialement, je me situe moi-même plus près sans doute de ces derniers que des drogués ou même des Noirs et latinos de Brooklyn ou du Queens qui regagnent leur domicile depuis le centre. Mais, étrangement, les silhouettes élancées des jeunes fils et filles de s’aglutinant les soirs de we sur les trottoirs nickels du Meatpacking District, le quartier des mannequins, m’ont semblé bien plus fantomatiques, presque irréelles, que la plupart des habitants de « banlieue » pour lesquels vous avez l’impression, enfin, d’exister, à travers leurs regards, parfois leurs sourires. Il n’y a pas grand-chose d’excitant à Manhattan. Dans le quartier cité, on retrouve la même faune qu’on peut croiser dans les « beaux » quartiers de Paris, du côté du 8eme arrondissement ou de Passy. Même jeunesse blanche et uniforme, mis à part que les filles ont des tenues invraisemblables qu’on dirait sorties de Sex and the City - cela dit, je n’ai pas mis les pieds dans le 16eme arrondissement de Paris depuis fort longtemps, et encore moins de nuit. Il doit bien y avoir des Samantha Jones dans le lot, mais la fiction m’intéresse plus que la réalité, en l’occurrence. Petite mise au point, tout de même : je ne suis pas en train d’enterrer Manhattan, au profit de Brooklyn ou du Queens, les quartiers « montants » de NY. Ce serait un peu prévisible, surfait, et complètement malhonnête de ma part. J’ai été émerveillé par la beauté de l’île, de nuit comme de jour. Times Square, le soir tombé, me fait ressentir comme une boule de flipper, chère à Corinne Charby (musique de Christophe, le chanteur !) ne sachant où donner de la tête, électro-choqué à chaque regard, vers les gratte-ciels, le long des rues où le jaune des taxis devient un repère familier que l’on cherche des yeux et où l’on aime se raccrocher, grisé par les néons fluorescents des panneaux publicitaires. Il y a même des bars gays plus que fréquentables dans le coin, où même la musique est bonne ! Hip hop mâtiné de rock, l’ambiance est sexe et le déhanchement plus qu’inspiré dans ce lieu de Midtown dont le nom seul suffisait à m’attirer : Posh. Posh, comme snob. Evidemment, le lieu est tout sauf posh et à mon sens il ferait plutôt référence aux bars un brin prétentieux du voisinage. Ma gloire d’un soir : non loin de Chelsea, un soir, un Noir en route vers le Hiro Ballroom, une boîte gay blindée le dimanche soir, m’a complimenté sur ma tenue, me demandant les marques de chacun de mes vêtements… Il voulait me les emprunter, le chenapan. No way ! lui répliquai-je de mon ton le plus new-yorkais possible. Un peu comme quand les passantes m’abordent pour me demander leur chemin : j’ai beaucoup aimé cela, ce bien-être enivrant en découvrant qu’on m’avait pris pour un des leurs. C’est si bon de se la péter à NY !