Le plus déroutant avec ce film radical, quoique accessible, c'est de le voir dans une salle presque remplie. Pas un cinéma désert du Quartier latin, avec deux étudiants-trois retraités, non, une foule de jeunes et moins jeunes dans un grand complexe du quartier de l'Opéra. L'effet Palme d'or y est sans doute pour quelque chose et son sujet aussi. L'Autrichien Michael Haneke, maître dans l'art de montrer du doigt, de déranger, voire de provoquer le malaise, s'attaque aux sources du mal, celui qui débouchera des années plus tard sur l'Allemagne nazie et sa folie meurtrière. Il n'y a pas pour autant de démonstration implacable, de leçon d'histoire. Le cinéaste ne fait pas dans le documentaire mais dans la fiction, bien qu'elle se nourrisse de la force du réel, avec une stylisation (sublime noir et blanc), des situations et des personnages dignes d'un film surnaturel. Dans ce village maudit, qui étouffe dans ses conventions, son traditionalisme et baigne dans ses inégalités, un vent de révolte souffle mais s'exprime sournoisement. Le non-dit règne et cède la place à des actes d'une grande cruauté, signes avant-coureurs d'un barbarisme sans nom. Et quand les langues se délient, c'est toute la noirceur de l'être humain qui s'exprime, ou plutôt éructe, comme un venin nauséabond - je pense à la scène tragi-comique du règlement de compte entre le médecin et son amante, à la fois glaçante et risible. Le ruban blanc fait référence à la pureté, celle que la famille du pasteur du village souhaite faire perdurer à tout prix, quitte à provoquer des dégâts irréparables. Mais pas d'ostracisme de la part de Haneke. Certes, il y a des causes et des conséquences mais la violence en question est diffuse et s'infiltre partout. Les seuls personnages qui y échappent sont l'instituteur (également voix off de l'histoire) et sa promise. Le premier prend de la hauteur sur ce récit, en figurant le point de vue du spectateur, la seconde est un temps écartée du village et de son environnement malsain, faisant ainsi perdurer son innocence et sa fraîcheur. Dans ce contexte oppressant, le seul salut possible semble la fuite. Mais étrangement il n'en est pas de même pour le spectateur, qui prend un plaisir presque pervers à contempler le naufrage.