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lundi 26 octobre 2009

James Thierrée est Raoul


Un soir d'octobre dans l'est de Londres, je me dirige vers le Barbican Center, impressionnant bâtiment caché au milieu des tours. C'est ici que je m'apprête à découvrir le tant vanté petit-fils de Chaplin dans Raoul, spectacle solo dont le nom désuet suffit à me séduire. J'ai en tête le physique avantageux de James Thierrée, acteur-musicien-danseur-acrobate-metteur en scène, mais aussi des extraits de ses précédents spectacles, vus à la télévision. J'y associe principalement deux qualités : insolite et virtuosité. Mais il faut être sur place, dans l'ambiance surchauffée d'une salle pleine à craquer, où l'éclairage et les décors participent activement à la magie de l'ensemble, pour apprécier toute la force et la poésie de cet univers à part, échappant à toute tentative de description. Son sens, même, se passe de mots, tout comme James Thierrée sur scène, qui seul scande le prénom de Raoul. Du coup, tout est sujet à interprétation, déduction purement instinctive. Pour ma part, j'ai vu en l'étrange Raoul une sorte d'être originel, en apprentissage permanent avec le monde et ses multiples sensations. Tout est histoire de découverte, de surprise, parfois d'effarement. Ce dialogue dans les eaux, les airs et sur terre avec des objets animés ou inanimés passe le plus souvent pour de la folie. Raoul est bizarre, certes, mais aussi terriblement éveillé. Il veut en débattre, affronter, questionner l'univers entier plutôt que se replier sur lui-même. Raoul, le personnage, fait souvent rire, mais James Thierrée se moque aussi de lui-même et de son image de prodige en sabotant son propre spectacle. Cet humour dévastateur (à plus d'un titre) rend l'artiste encore plus aimable, si j'ose dire. Car à force de cumuler dans une même création les prouesses techniques, notamment illusionnistes, la qualité visuelle mais aussi la grâce, Thierrée pourrait devenir agaçant, trop parfait pour un seul homme. Doué, voire surdoué (les gènes et son environnement y sont pour beaucoup), il se plaît à casser le mythe pour esquisser un être humain, imparfait et terre à terre. Or, comme on peut s'en douter, le charme de James est décuplé et, étrangement, c'est très peu irritant.

Au Théâtre de la Ville du 19 décembre au 05 janvier.

lundi 5 octobre 2009

Florence Foresti


Je n'y allais pas à reculons, loin de là, mais avec une légère appréhension, du style : d'accord, Florence Foresti est drôle, d'ailleurs elle plaît à tout le monde, mais sera-t-elle VRAIMENT drôle, percutante, étonnante, bref saura-t-elle se renouveler et faire aussi bien voire mieux que d'habitude ? Grosse pression que je lui mettais (dans ma tête). Je me demande même comment elle y a survécu. Pourtant, quand la "comique" déboule comme une furie sur la scène du Palace, le doute n'est plus permis. Cette fille est tout sauf simple, banale, ordinaire, contrairement à l'image un peu lisse qu'elle véhicule parfois dans ses interviews. A son sujet, on a parlé (Stéphane Guillon notamment) d'humour consensuel, s'adressant au plus grand nombre, donc inoffensif. Raccourci fort bête qui ne se vérifie pas une seconde dans Motherfucker, son nouveau spectacle. Evidemment, le rire est franc et ne donne pas l'impression de brusquer, comme le font les comiques "méchants" et provocateurs qui ont l'impression de faire avancer le monde. Foresti fait rire, souvent aux larmes, parce qu'elle est naturellement, viscéralement drôle, rien que par sa présence physique, son corps, ses poses grotesques - et parfois sexy. Mais les thèmes qu'elle aborde et les mots qu'elle choisit pour les dire n'ont rien d'évident. Encore une fois, son féminisme s'exprime insidieusement, sans gros sabots mais avec légèreté et justesse. Sa façon de parler d'elle, de son nouveau "rôle" de maman notamment, a quelque chose de libérateur. Quitte à forcer le trait (il s'agit d'un spectacle, pas de confession intime), elle met à mal toute forme d'angélisme au sujet de la maternité ou de l'éducation. Je ne suis pas une mauvaise mère mais une mère mauvaise, semble-t-elle nous dire, et on la comprend. Foresti n'est pas qu'une mère, de la même façon que Motherfucker n’est pas un spectacle sur la maternité. Il est aussi question du couple, de l’âge, et beaucoup de notre époque, y compris dans ce qu’elle a de pire. Ce glissement vers le politique, le social, semble amorcer un tournant. Mais aucun risque de prise de tête ou de gravité; chez "Forest", comme elle s’appelle elle-même, l’autodérision a toujours le dernier mot.

vendredi 5 juin 2009

La Estupidez


Eprouvantes, les trois heures et vingt minutes passées hier soir au théâtre de Chaillot, auprès d'un public plus-parisien-tu-meurs. La Estupidez part d'un projet ambitieux (prétentieux ?), qui entend dénoncer la connerie des temps modernes corrompus par l'argent. L'auteur de la pièce, Rafael Spregelburd, inspiré par Les Sept Péchés capitaux de Jérôme Bosch, s'est d'abord intéressé à la bêtise, la estupidez (d'autres péchés sont à suivre). Pour cela, il a déployé les grands moyens : 25 personnages mis à contribution par seulement 5 acteurs parmi lesquels brille le talent incontestable de Karin Viard et Marina Foïs, deux comédiennes que j'affectionne particulièrement. Je n'ai cessé de me féliciter silencieusement de ce casting qui m'a facilité l'attente (de la fin). Si je les ai aimées, c'est aussi parce qu'on les retrouve telles qu'elles sont dans nombre de films, des natures comiques capables de transcender le moindre texte dès qu'elles ouvrent la bouche, ou même par leur simple présence. Au théâtre, leur talent est encore plus flagrant. Le seul souci, c'est que La Estupidez n'est pas une suite de one-woman-shows mais une fiction théâtrale. Les intrigues se croisent et se télescopent, idem pour certains dialogues qui se chevauchent volontairement pour créer un effet anarchique et burlesque (à la Tati). C'est drôle, une fois, grâce à Marina Foïs ; le plus souvent c'est juste chiant et convenu. Surtout, le sentiment d'être devant du comique de boulevard pour gens cultivés m'a fortement irrité. Comme s'il fallait accumuler les références (Pinter, Copi, Tarantino...), ajouter des images vidéo "modernes" et prétendre dire quelque chose pour assumer de faire rire. Le propos, ou plutôt l'absence de réel propos, est noyé/camouflé par la mise en scène à la fois confuse et clinquante et le désir boulimique de bien faire qui consiste à en faire trop. Il y a quelques bons moments dans La Estupidez mais tant de longueurs, d'ennui et de vacuité qu'on les oublie aussitôt. Ca n'empêche pas les Parisiens d'applaudir, avec un certain sentiment de supériorité, ce festival de conneries.

Jusqu'au 14 juin au théâtre de Chaillot.