Les Lois de l'attraction


Etre happé par l'expérience du vide sans avoir l'impression de perdre son temps, loin de là. La lecture des Lois de l'attraction de Bret Easton Ellis, écrit il y a une vingtaine d'années, procure cette sensation étrange, pour le moins déroutante. Comme avec American Psycho, le chef-d'oeuvre qui a rendu son auteur célèbre, ce livre impose une proximité avec le narrateur, en l'occurrence les narrateurs / personnages d'un campus américain dont on suit le point de vue de l'intérieur. L'écriture est brute, sèche, sans ornement ni artifice. Pour coller, le plus près possible, aux mentalités de ces étudiants quelque peu dégénérés, la langue se veut minimale, voire pauvre. Autant dire qu'il faut être un immense écrivain pour parvenir à transcender cette matière première en littérature. Easton Ellis, privilégié omniscient, parvient à s'infiltrer partout sans pour autant intervenir directement, ou même indirectement. Il y a sans doute de lui dans chacun de ces jeunes adultes un peu paumés, obsédés par la jouissance et la fête, cyniques et désincarnés, totalement étrangers à eux-même et aux autres, errant dans l'existence tels de frêles fantômes. Derrière cette vacuité de façade la perte de repères et de valeurs de cette génération perdue au milieu des années 1980 apparaît en pointillé. Seules les références musicales qui parsèment le livre font office de fil conducteur reliant les personnages les uns aux autres, tout comme la recherche d'un idéal un peu vain, fragile. Si moralisme il y a, il s'affiche derrière une ironie permanente, une distance bienveillante qu'on pourrait qualifier de lucidité. Une partie de la jeunesse actuelle, vouée au plaisir et à la défonce, pourrait facilement se reconnaître dans ces pages; d'ailleurs Bret Easton Ellis reste LA référence littéraire des 20-50 ans, mille fois copié, jamais égalé. Les Lois de l'attraction, oeuvre de jeunesse, n'a pas vieilli et continue d'inspirer toutes sortes de fictions actuelles, des films de Gregg Araki jusqu'à la série anglaise Skins. Certains voient de la complaisance dans ces déferlements orgiaques, d'autres une incitation à la débauche, là où il n'y a que clairvoyance et acuité du regard. Libre à chacun de trouver un peu d'ordre dans le chaos de l'existence et le miroir que ce livre / ces films nous tendent.