James Thierrée est Raoul


Un soir d'octobre dans l'est de Londres, je me dirige vers le Barbican Center, impressionnant bâtiment caché au milieu des tours. C'est ici que je m'apprête à découvrir le tant vanté petit-fils de Chaplin dans Raoul, spectacle solo dont le nom désuet suffit à me séduire. J'ai en tête le physique avantageux de James Thierrée, acteur-musicien-danseur-acrobate-metteur en scène, mais aussi des extraits de ses précédents spectacles, vus à la télévision. J'y associe principalement deux qualités : insolite et virtuosité. Mais il faut être sur place, dans l'ambiance surchauffée d'une salle pleine à craquer, où l'éclairage et les décors participent activement à la magie de l'ensemble, pour apprécier toute la force et la poésie de cet univers à part, échappant à toute tentative de description. Son sens, même, se passe de mots, tout comme James Thierrée sur scène, qui seul scande le prénom de Raoul. Du coup, tout est sujet à interprétation, déduction purement instinctive. Pour ma part, j'ai vu en l'étrange Raoul une sorte d'être originel, en apprentissage permanent avec le monde et ses multiples sensations. Tout est histoire de découverte, de surprise, parfois d'effarement. Ce dialogue dans les eaux, les airs et sur terre avec des objets animés ou inanimés passe le plus souvent pour de la folie. Raoul est bizarre, certes, mais aussi terriblement éveillé. Il veut en débattre, affronter, questionner l'univers entier plutôt que se replier sur lui-même. Raoul, le personnage, fait souvent rire, mais James Thierrée se moque aussi de lui-même et de son image de prodige en sabotant son propre spectacle. Cet humour dévastateur (à plus d'un titre) rend l'artiste encore plus aimable, si j'ose dire. Car à force de cumuler dans une même création les prouesses techniques, notamment illusionnistes, la qualité visuelle mais aussi la grâce, Thierrée pourrait devenir agaçant, trop parfait pour un seul homme. Doué, voire surdoué (les gènes et son environnement y sont pour beaucoup), il se plaît à casser le mythe pour esquisser un être humain, imparfait et terre à terre. Or, comme on peut s'en douter, le charme de James est décuplé et, étrangement, c'est très peu irritant.

Au Théâtre de la Ville du 19 décembre au 05 janvier.